À Sidi Bernoussi, il existe une maison où Casablanca populaire et Casablanca artistique se donnent rendez-vous. Elle porte le nom d’un homme qui a consacré sa vie à faire vivre les histoires des autres. Elle appartient, désormais, à tout un quartier.
Le Complexe Culturel Hassan Skalli est l’un des équipements culturels les plus significatifs de l’est casablancais. Inauguré en novembre 2008, il incarne une conviction simple et forte : la culture n’est pas un privilège de centre-ville. Elle est un droit de quartier.
En un coup d’œil
Le 12 novembre 2008, le Complexe Culturel Hassan Skalli ouvre ses portes dans une atmosphère à la fois festive et recueillie. La date n’est pas anodine : Hassan Skalli vient de s’éteindre à Rabat le 27 août, deux mois et demi plus tôt.
La soirée inaugurale donne immédiatement le ton de ce que sera ce lieu. Une exposition réunit les œuvres des peintres Aberrahmane Rahoule, Abdellah El Hariri et Abderrahmane Ouardane. Un vernissage photographique célèbre le parcours de l’artiste disparu. Les chanteuses Saïda Charaf et Chama Almaghribia se produisent sur scène, aux côtés du jeune interprète de répertoire arabe classique Youssef Jrifi, d’une troupe d’Ahwach et du groupe Tagadda.
La communauté artistique nationale est présente. Le message est clair : ce complexe n’est pas une infrastructure administrative. C’est un acte d’amour collectif.
Le projet est né d’un partenariat inédit entre quatre institutions :
Cette alliance dit quelque chose d’important sur l’ambition du lieu : il ne s’agissait pas de construire une salle de plus, mais d’inscrire dans la pierre la reconnaissance d’un artiste, et à travers lui, de toute une génération de créateurs marocains.
Né à Casablanca en 1931, Hassan Skalli — que ses pairs appelaient affectueusement Ba Hassan — aura traversé six décennies de création artistique marocaine sans jamais quitter la scène.
Comédien de formation et de vocation, il s’impose aussi bien au théâtre qu’à la télévision et au cinéma. Il figure parmi les pionniers de la télévision marocaine, aux côtés des premiers réalisateurs de la RTM. Engagé dans la structuration de la profession, il cofonde et préside la Chambre des artistes marocains — un héritage institutionnel qui dépasse largement sa seule carrière d’acteur.
Son parcours cinématographique est une traversée de l’histoire du 7ème art national. En 1956, il tourne dans Brahim ou le collier de beignets de Jean Fléchet — l’un des tous premiers films réalisés au Maroc après l’indépendance.
Sa filmographie compte ensuite des œuvres majeures du cinéma marocain et des coproductions internationales :
Il s’éteint le 27 août 2008 à Rabat, laissant derrière lui une œuvre immense et une affection populaire rare.
Donner le nom d’un artiste à un complexe culturel de quartier, c’est un choix politique autant que symbolique. C’est affirmer que les créateurs marocains font partie du patrimoine commun — au même titre que les rues, les places, les monuments.
À Sidi Bernoussi, quartier populaire et travailleur, le nom de Ba Hassan résonne avec une évidence particulière. Il rappelle que la culture n’appartient pas qu’aux beaux quartiers, et que la grandeur artistique peut naître, et revenir, là où les gens vivent vraiment.
Sidi Bernoussi n’est pas un quartier marginal. C’est l’un des pôles urbains les plus dynamiques de la métropole casablancaise : plus de 500 000 habitants, un tissu industriel dense, une population jeune et un tissu associatif en constante effervescence.
Pourtant, sa distance aux grandes institutions culturelles du centre-ville — l’OPM, la Villa des Arts, les galeries du Maârif — crée un fossé réel dans l’accès à la culture pour ses habitants.
Dans ce contexte, le Complexe Hassan Skalli joue un rôle qui va bien au-delà de celui d’une simple salle de spectacle. Il est, pour des dizaines de milliers de familles, le premier point de contact avec l’art vivant, la lecture publique et la création contemporaine.
Une grande salle de 720 places. Une bibliothèque. Des ateliers. Dans un quartier de 500 000 âmes, chaque représentation, chaque exposition, chaque atelier compte double.
Avec ses 720 places assises, la grande salle du complexe est l’une des salles de spectacle les plus importantes de l’est casablancais. Elle accueille concerts, représentations théâtrales, projections cinématographiques et cérémonies culturelles.
Pour un quartier populaire, une telle capacité n’est pas un détail technique. C’est une déclaration d’intention : ce qui se passe ici mérite un vrai public, dans une vraie salle.
La galerie du complexe est dédiée aux arts plastiques et à la photographie. Depuis la soirée inaugurale — qui réunissait déjà trois artistes-peintres et une exposition photographique —, cet espace s’est imposé comme un lieu de visibilité pour les artistes marocains, émergents comme confirmés.
Le fonds documentaire dépasse les 5 000 ouvrages, accessibles à 100 lecteurs simultanément. Dans un quartier où l’accès au livre reste un enjeu réel, cette bibliothèque n’est pas un accessoire : c’est l’un des piliers de la mission sociale du complexe.
Le complexe dispose de trois salles équipées, pensées pour accompagner la création à toutes ses étapes :
Le Complexe Hassan Skalli ne se définit pas comme un temple de la haute culture. Il se définit comme un tiers-lieu culturel de proximité — ouvert, pluridisciplinaire, ancré dans les réalités de son territoire.
Sa mission s’articule autour de trois convictions :
C’est le modèle du complexe culturel municipal marocain dans ce qu’il a de meilleur : un espace qui ne sépare pas l’art de la vie quotidienne.
Le théâtre est au cœur de l’identité du complexe — en hommage direct à Hassan Skalli, homme de scène avant tout. Les représentations accueillent aussi bien des troupes amateures locales que des compagnies professionnelles invitées.
Les langues de la scène reflètent la réalité marocaine : darija, tamazight et français coexistent dans une programmation qui ne choisit pas entre les héritages.
Le répertoire musical est aussi large que la ville elle-même :
La galerie du complexe programme expositions de peinture, de photographie et d’arts graphiques tout au long de l’année. Elle constitue pour de nombreux plasticiens casablancais l’une des rares plateformes d’exposition accessibles hors du centre-ville.
La salle équipée dédiée à l’audiovisuel accueille des ateliers de formation aux métiers de l’image et du son, ainsi que des projections dans la grande salle. Un axe particulièrement symbolique dans un lieu qui porte le nom d’un pionnier du cinéma marocain.
Le complexe est associé au Festival International de la Culture Amazighe, affirmant ainsi son rôle dans la reconnaissance et la diffusion du patrimoine culturel berbère. Une programmation en tamazight y trouve une scène légitime et un public réel.
Les jeunes habitants de Sidi Bernoussi constituent le public prioritaire du complexe. Initiations aux arts vivants, ateliers parascolaires, découverte des métiers de la culture : le complexe investit dans la génération qui fera la culture marocaine de demain.
Le complexe s’appuie sur un réseau institutionnel solide, construit dès sa fondation :
Ce socle institutionnel garantit la pérennité du lieu et ouvre la voie à des collaborations avec le tissu associatif local, les établissements scolaires et les opérateurs culturels privés.
Ici, on ne choisit pas entre les langues. On les assume toutes. La darija est la langue du quotidien et de la scène populaire. Le tamazight est la langue d’une culture millénaire qui mérite sa place sur toutes les scènes du pays. Le français est la langue de médiation, de l’écrit et d’une certaine tradition culturelle héritée.
Ce plurilinguisme n’est pas une contrainte logistique. C’est une identité. Celle d’un Maroc qui ne se raconte pas dans une seule langue parce qu’il ne vit pas dans une seule langue.
Le nom de Ba Hassan est gravé sur la façade. Mais c’est à l’intérieur — dans les répétitions tardives, les vernissages du vendredi soir, les lectures du samedi matin — que son héritage continue de vivre. Venez voir. Venez créer. Venez faire partie du tableau.